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    PREFACE
    Par Danielle Palmyre

    Il n’est pas un Mauricien qui ne connaisse la figure du Père Laval comme on l’appelle couramment et que Daniel Labonne nomme affectueusement Papa Laval. Déclaré bienheureux par le pape Jean-Paul II en 1979, il était depuis longtemps l’objet d’une vénération unanime des Mauriciens de toutes origines et religions.

    C’est relever un immense défi que de s’emparer de cette figure pour en faire le personnage central d’une pièce de théâtre musical. Nous pouvons d’emblée constater que Daniel Labonne a brillamment réussi. Le mot qui me vient à l’esprit à la lecture de sa pièce est celui de kaléidoscope. En effet, Cap sur l’ile Maurice est une œuvre qui par différents prismes nous entrouvre non seulement un pan important de l’histoire mauricienne mais aussi de nombreuses facettes de la culture mauricienne, et cela sans être jamais didactique.

    On peut à juste titre qualifier ce théâtre de « théâtre créole » en accordant à cette formule son sens le plus large possible. En effet, si le concept anthropologique de « créolisation » a fait son chemin, c’est qu’il a permis de penser cette négociation des cultures qui a eu lieu en période coloniale et esclavagiste, malgré l’hégémonie politique et culturelle occidentale. La créolisation est ce processus par lequel, à partir du contact et même du conflit violent entre des mondes et des cultures, une nouvelle réalité a pris naissance : la réalité créole. Celle-ci se trouve d’emblée au confluent de divers mondes et constitue une culture originale qui dépasse ses sources. Cette créolisation commencée au temps de l’esclavage se poursuit aujourd’hui sous d’autres formes et avec d’autres tonalités.

    En ce sens, la pièce de Daniel Labonne est profondément créole parce qu’elle rassemble les diverses influences qui constituent aujourd’hui la culture mauricienne: Afrique, Asie, Europe. Cette conception de la créolité est évidemment extrêmement ouverte et ne se limite, dans l’œuvre de Daniel Labonne, ni à son africanité qui constitue cependant un de ses socles ni à la langue créole elle-même qui en est son symbole le plus parlant. C’est pour cela qu’il ne faudrait pas réduire la pièce de Daniel Labonne à une sorte de représentation anthropologique du monde créole mauricien. Son œuvre est avant tout une production artistique avec ses qualités esthétiques indéniables.

    Daniel Labonne a su jouer de ces harmoniques en proposant une pièce où se réconcilient aisément la diversité des Mauriciens, la complexité des rapports humains qui se nouent sur cette île, la multiplicité des références linguistiques et religieuses. Sa vision n’est pas manichéenne ; elle est au contraire hospitalière, à la façon créole. Elle accueille et englobe divers aspects qui, aux yeux d’un étranger, pourraient paraître contradictoires, mais qui, pour le Mauricien, font partie d’un ensemble symbolique culturel riche et inspirant.

    Le théâtre a toujours été l’une des expressions les plus prisées dans la culture créole à Maurice et, aujourd’hui, c’est un art hautement apprécié de tous les Mauriciens. Le théâtre scolaire a permis à des étudiants de mettre en scène des pièces littéraires occidentales dans leurs langues originales. Puis sont venues des traductions de grandes oeuvres telles que celles de Shakespeare ou de Hugo en créole, ainsi que la création de pièces théâtrales originales en bhojpuri, en français et en anglais, mais c’est sans conteste le théâtre et les pièces musicales en créole qui ont rencontré le plus grand succès auprès du public mauricien.

    Le théâtre est un médium qui favorise l’articulation du rapport entre les langues, la relation au passé de l’esclavage et de la colonisation et la rencontre entre les arts (chant, musique, danse) et les traditions populaires marquées par l’oralité (les récits véhiculés lors des veillées, les contes) qui se retrouvent aussi bien en monde créole que dans la culture bhojpuri. Ce théâtre musical avec ses qualités dramaturgiques, son rapport à l’histoire, à la société, à la langue et à la culture créoles permet aussi de replacer la réalité créole mauricienne sur la scène internationale, reliant ainsi l’Océan Indien avec tous les espaces créoles du monde.

    La pièce de Daniel Labonne s’articule autour du voyage qui conduit Laval de Londres à Maurice. L’auteur a su s’emparer de ce voyage pour en faire la trame de son projet théâtral. Ce voyage qui met Laval à l’épreuve est traversé par des préfigurations de ce que sera sa vie à Maurice. C’est l’occasion pour l’auteur de conduire le spectateur en transit entre réalité et fiction, entre présent et avenir. L’onirique y tient une place de choix et le symbole omniprésent de l’eau lie visuellement l’ensemble des tableaux tandis que les chansons en trois langues portées par des personnages hauts en couleur font avancer l’intrigue. Laval y est d’emblée présenté comme un visionnaire. Li fer vizion comme on le dit en créole. Sa mission y est intelligemment anticipée ainsi que le rôle qu’il jouera dans cette île multiculturelle aux prises avec ses contradictions mais aussi avec ses inventions et ses audaces.

    Le théâtre musical de Daniel Labonne permet ainsi au spectateur d’accomplir un parcours initiatique aux côtés d’un homme qui croyait en la fraternité et qui voulait la vivre avec des êtres marginalisés et opprimés. En effet, à travers le regard de Laval, l’auteur nous invite à une plongée dans une période trouble et mouvementée de l’histoire mauricienne, profondément modelée par les remous de l’histoire mondiale. Ce voyage dans le passé auquel Daniel Labonne nous convie nous ramène finalement à l’histoire présente et nous donne d’éprouver, à travers cet itinéraire particulier, des émotions universelles nourries de notre commune humanité.

    Danielle Palmyre
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